Le procrastinateur
À première vue, la procrastination peut sembler sans lien avec le besoin de plaire aux autres. Pourtant, pour beaucoup de personnes adoptant une stratégie de « complaisance » (le fait de chercher constamment à satisfaire autrui), il s’agit de l’une des manifestations les plus subtiles de ce comportement. Une personne qui procrastine n’est pas nécessairement paresseuse, ni un rêveur désorganisé incapable de gérer son emploi du temps. Au contraire, le procrastinateur est souvent un individu hypersensible, doté d’une grande conscience des choses et d’une tendance au perfectionnisme ; au fond de lui, il craint par-dessus tout de mal faire. Derrière cette passivité apparente ne se cache pas un manque de volonté, mais bien une peur : celle d’échouer, de s’exposer à la critique ou de ne pas être à la hauteur des attentes d’autrui.
Pour la personne qui adopte une stratégie de « complaisance » (cherchant à plaire à tout prix), la procrastination est un moyen de se mettre à l’abri. Tant qu’aucune décision n’est prise, l’échec est impossible. Tant qu’une tâche reste inachevée, personne ne peut prétendre qu’elle n’était pas assez bonne. De cette façon, la souffrance liée à un éventuel rejet est différée — mais, parallèlement, la tension s’intensifie. Les tâches inachevées, l’incapacité à faire des choix et la difficulté à se lancer deviennent autant de nouvelles sources de stress et d’auto-reproches. Il en résulte un cercle vicieux dans lequel la personne qui procrastine se retrouve prisonnière.
L’origine de ce schéma remonte souvent à l’enfance. Bon nombre de personnes ayant tendance à adopter une attitude de « soumission complaisante » (ou *fawning*) ont grandi dans des environnements où l’erreur n’était pas tolérée ; elles ont appris que leur sécurité dépendait du fait de « bien faire les choses » et que l’échec était synonyme de rejet. Plus tard, à l’âge adulte, cela se traduit par une évaluation incessante des différentes options — une incapacité à faire un choix qui, par conséquent, empêche toute mise en action.
La personne qui a tendance à procrastiner vit dans un état de débat intérieur permanent. « Et si je finissais par regretter mon choix ? Et si quelqu’un d’autre faisait un meilleur travail ? Et si je me retrouvais dans l’incapacité de livrer ce que j’ai promis ? » Ce dialogue intérieur est épuisant et, bien souvent, invisible aux yeux des autres. Ces derniers ne perçoivent que le retard, sans soupçonner la tempête de doutes qui fait rage en coulisses.
Un exemple frappant est celui d’une personne qui a une idée créative pour lancer un produit sur le marché, mais qui ne cesse de reporter le projet — non pas par manque d’envie, mais parce que chaque étape comporte un risque d’échec. La part d’elle-même qui cherche à éviter les conflits ou les déceptions se dit : « Si je ne commence pas, je n’aurai pas à affronter la déception. » Parallèlement, elle observe avec envie ceux qui osent franchir le pas, tout en éprouvant de la honte face à sa propre stagnation.
C’est précisément dans cet écart que réside la souffrance du procrastinateur. Au fond de lui, il perçoit ce qu’il désire réellement, mais il lui manque le courage d’aller vers cet objectif. La voix intérieure de son moi authentique lui dit : « Vas-y », tandis que la part de lui tournée vers la survie murmure : « Attends encore un peu ; on ne sait jamais ce qui pourrait arriver. » Chaque fois que cette seconde voix l’emporte, il perd un peu plus confiance en lui. À terme, il finit par avoir le sentiment que plus rien n’est vraiment possible.
Se reprocher de ne rien faire ne fait que renforcer la conviction, ancrée depuis longtemps, qu’il n’est pas à la hauteur. Il est nécessaire de procéder à un examen de soi : « Qu’est-ce que j’essaie d’éviter ? Que se passerait-il si je franchissais ce petit pas, malgré la peur que je ressens ? »
Un exercice pratique consiste à décomposer vos objectifs en petites étapes réalisables. Au lieu d’écrire « Je vais changer ma vie », écrivez plutôt : « Aujourd’hui, j’enverrai un e-mail » ou « Je travaillerai sur ce projet pendant dix minutes ». Le secret réside dans le fait de vivre de petites réussites. Votre corps et votre système nerveux apprennent qu’il ne se produit rien de catastrophique ; ils commencent alors à se sentir en sécurité pour avancer et passer à l’action. Et à mesure que cette expérience se renforce, la peur diminue.
Le procrastinateur n’est donc pas l’opposé de la personne cherchant constamment à plaire aux autres ; il en constitue plutôt une variante plus effacée. Alors que la personne qui cherche à plaire s’agite outre mesure pour rendre service à autrui, le procrastinateur, lui, se fige, par peur de mal faire. Pour l’un comme pour l’autre, la libération passe par la même chose : comprendre que la véritable sécurité ne naît que lorsque l’on ose révéler son moi authentique, quel qu’en soit le résultat.